2ème Journée Officielle de Lutte contre le Prêt-à-Penser  (1/7) | A69, tunnel Lyon/Turin, Sainte-Soline… Les contestations de projets se multiplient. Depuis l’opposition à Notre-Dame-des-Landes, nous assistons à une extension du domaine de la ZAD, à tel point que la carte de Reporterre, qui localise les grands projets “inutiles”, en est devenue illisible tant elle comporte de points ! La colère grandissante contre la démocratie représentative nourrit la montée en puissance de mouvements sociaux activistes. Pourtant, ils ne correspondent pas toujours aux demandes de la population. Entre minorité bruyante et majorité silencieuse, qui écouter ? Et comment faire aboutir un projet ?

Le 9 novembre dernier, l’agence Bona fidé organisait à La Gaîté Lyrique sa deuxième Journée Officielle de Lutte contre le Prêt-à-Penser. L’événement a de nouveau rassemblé une centaine de dirigeants d’entreprises, directeurs de la communication et des affaires publiques et tous les volontaires à un débat riche et libre, autour des mots d’ordre : lignes de fracture, lignes de partage.

Le premier atelier, consacré à l’extension des radicalités et des domaines de la ZAD, était animé par la professeure de sociologie Isabelle Sommier, assistée de Marinette Valiergue, directrice conseil chez Bona fidé. Cet article vous propose une synthèse de cette réflexion commune.

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« J’en ai ras-le-bol de cette petite musique de la désobéissance civile. On sait d’où ça vient. C’est revendiqué ». Cette déclaration du Garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti le 21 juillet 2023 est à l’image de la nouvelle ligne de fracture formée autour de l’activisme environnemental. Face à l’urgence et aux menaces du changement climatique, de nouvelles formes de luttes à l’image de la ZAD se constituent à l’image du personnage d’Antigone prêt à se sacrifier pour un principe et contre une injustice politique face à laquelle elle se dresse. Non-violente, la désobéissance civile s’interroge aujourd’hui sur les formes qu’elle prendra dans l’avenir.

La ZAD (Zone à défendre) est un concept politique qui a pris de l’ampleur depuis 2012 avec le projet emblématique de Notre Dame des Landes et en opposition à des projets considérés inutiles d’un point de vue écologique ou social. Cette forme d’action se différencie des radicalités plus anciennes qui pensaient le futur à long terme et dans la perspective d’une prise de pouvoir tandis que ces modèles alternatifs sont dans la perspective de vivre ici et maintenant et s’inscrivent dans une tendance de décentrement du vote. Dit autrement, le vote n’apparaît plus aux yeux d’une partie de la population comme le premier devoir des citoyens et passe après le rôle de vigie contre un pouvoir s’apprêtant à empiéter sur la vie privée des individus.

Le rapport au vote semble donc devenir une ligne de fracture autour de trois clivages : origine sociale, lieux de vie (citadins ou ruraux) et générationnel. Si l’abstention semblait ainsi appartenir autrefois aux milieux les plus populaires, une nouvelle génération post-boomer née après la fin des années 1960 et très éduquée a adopté une pratique intermittente du vote allant de pair avec une contestation dans la rue.

Lignes de fracture 

Exacerbées, ces lignes de fracture le seraient aujourd’hui par la pratique de la décision publique, du point de vue de certains participants à l’atelier. L’exercice du pouvoir et ses réactions qualifiées par certains de « brutales », « rigides », « sourdes aux revendications », à l’image de l’action des forces de l’ordre lors des manifestations ou des récents 49-3 en série activés par le Gouvernement, auraient amplifié la violence des conflits et nourriraient ainsi l’imaginaire d’une France résistante voire révolutionnaire ne voulant pas se laisser voler son avenir.

La crise sanitaire en aurait été l’un des prémices. Ce que certains participants désigne comme un « manque de communication » et un « durcissement » dans la réaction des personnes exerçant le pouvoir auraient nourri une forme de radicalisation et le sentiment d’une dérive qualifiée par certains mouvements  d' »autoritaire » ou « illibérale ». Pour autant, la crise de la démocratie représentative que nous vivons aujourd’hui puise ses racines de manière bien plus ancienne, et notamment en 2005 avec la mobilisation autour du Traité Constitutionnel Européen (TCE).  Alors que les Français rejettent à une nette majorité (54,67%) le texte, ses principales dispositions seront ratifiées le 13 décembre 2007, par les dirigeants des 27 États membres de l’Union.

Conséquence ou symptôme de cette crise, l’abstention a explosé. Si le phénomène a toujours existé, c’est son envergure inédite qui interpelle avec une évolution du profil des abstentionnistes. Autrefois concentré autour de profils en manque d’intégration sociale, le phénomène atteint aujourd’hui des catégories très politisées et intéressées par la chose publique mais qui rejettent le vote comme moyen d’action par méfiance ou opposition au pouvoir politique.

Enfin, la spécificité institutionnelle Française autour de la Vème République et la situation qualifiée par certains de « monarchie présidentielle », ainsi que la place des réseaux sociaux contribueraient à ces lignes de fracture. Ces derniers, qui avaient suscité lors de leur apparition l’espoir d’un grand instrument de démocratie et de liberté, se sont révélés être les trublions inverses en contribuant à la formation de bulles coupant les possibilités de dialogue et en nourrissant l’hystérisation du débat public.

Lignes de partage

Si les lignes de fracture semblent lourdement peser dans les esprits sur les lignes de partage qui pourront éclaircir l’avenir, quelques initiatives démocratiques semblent ouvrir la voie. La démocratie participative, apparue dans les mouvements post-68 semble en faire partie. Le bourgeonnement d’associations et de projets en lien avec ce concept ont ainsi permis l’émergence d’initiatives comme la Convention citoyenne sur le Climat, ou sur la fin de vie. Bien que l’ensemble des engagements issus de la Convention sur le climat n’aient pas été tenus, cette proposition politique semble pour autant ouvrir un nouvel espace de dialogue capable de rassembler sur le temps long.

Autres exemples : en Belgique ou en Australie, des procédures de consultations citoyennes ont émergé et semblent tracer la voie à de nouvelles dynamiques de partage du pouvoir. Enfin, de nouvelles méthodes politiques visant à ramener les gens au vote se développent avec succès, comme en Slovénie avec l’Institut du 8 mars mené par Nika Kovac qui a organisé la mobilisation et remporté plusieurs référendums d’origine citoyenne ainsi qu’une campagne pour encourager la population à aller voter. Résultat : 20% de participation supplémentaire.

Autre perspective d’espoir, une coalition écologique : à rebours de l’approche catastrophiste, les enjeux écologiques pourraient être l’occasion de construire un projet de société permettant de se projeter dans l’avenir et d’exploiter cette période de grande transformation comme autant d’opportunités pour repenser nos rapports sociaux et nos modes de vie. À l’image du sondage présenté par l’institut Bona fidé durant cette journée, plusieurs lignes de partage pourraient servir de base à ce projet : services publics, société du partage, ou encore attachement aux sujets locaux et aux corps intermédiaires.