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Journée de lutte contre le prêt-à-penser

Doit-on se battre pour débattre ?

Journée Officielle de Lutte contre le Prêt-à-Penser  (4/8) | Sait-on encore débattre comme au temps des grands orateurs républicains ? Enfermés dans nos bulles informationnelles, plus personne ne supporte aujourd’hui le moindre avis contradictoire. Les opinions, autrefois gentiment concurrentes, s’engagent à présent dans une lutte impitoyable. On ne veut plus débattre… on veut abattre. Est-ce la faute d’Internet si on se « clashe » ? Y a-t-il encore une place pour la nuance ?

Le 17 novembre dernier, l’agence Bona fidé organisait à La Gaité Lyrique la première Journée Officielle de Lutte contre le Prêt-à-Penser. L’une des 8 tables rondes était dédiée au phénomène de dégradation du débat public.

 

Les échanges étaient animés par l’essayiste Thierry Germain, Président d’Experiens21, assisté de Marinette Valiergue, directrice de clientèle chez Bona fidé. Cet article vous propose une synthèse de cette réflexion commune.

 

Les participants :

 

  • Claire Andries, Directrice générale du Groupe SOS culture.
  • Marie-Laure Cherel, Directrice des publics de la Bibliothèque nationale.
  • Gilles Corman, Directeur de la communication du Syndicat des énergies.
  • Nathalie Valère, Directrice du contenu éditorial et web à la Société générale.

 

Quels constats communs ?

 

Trois grands aspects ont été mis en avant pour tenter expliquer la conflictualité grandissante du débat public dans notre pays :

 

  • nous sommes incontestablement entrés dans l’ère du clash

 

La crise des gilets jaunes ou le récent incident cathodique entre Cyril Hanouna et le député Boyard ont marqué cette radicalisation dans la confrontation d’idées que nous vivons, tout en mettant l’accent sur un aspect associé à ne pas négliger, la possible judiciarisation du débat. Les tensions dans les échanges conduisent en effet à un recours grandissant des arbitrages devant la justice.

 

La place de l’écologie lors de la dernière campagne présidentielle, mineure dans les débats mais prioritaire dans tous les sondages, peut par ailleurs laisser transparaitre un décalage entre les sujets majeurs (et perçus comme tels par l’opinion) et les sujets dont on parle dans les médias et sur les réseaux sociaux (telle l’agitation impressionnante organisée autour du wokisme) avec, au passage, une incontestable prime donnée à une approche spectaculaire des sujets. L’hyper-concentration des médias autour de quelques opérateurs privés (par définition très sensibles à l’audience : l’ère du clash est-elle aussi celle du cash ?) et la place désormais prépondérante du couple réseaux sociaux/chaînes d’info en continu peuvent être des explications de cette uniformisation (les mêmes sujets sont repris partout) et spectacularisation de l’information et du débat.

 

Autre aspect relevé, des désertions du cadre démocratique sous deux aspects principaux et en apparence paradoxaux : une montée de l’activisme d’un côté, autour de la question écologique notamment (à l’image du mouvement de désobéissance civile Extinction rébellion) et ce que Luc Bronner a appelé la « France heureuse » d’un autre côté, soit ces très nombreux citoyens qui s’abstiennent des votes et s’absente des débats non par colère (type gilets jaunes) mais par désintérêt et lassitude (ce qui ne traduit pas une indifférence mais une incapacité à s’insérer dans les formes actuelles du débat).

 

Plusieurs aspects de cette ère du clash sont anciens, de la violence verbale (frôlant souvent la menace physique) dans les années trente à l’usage immodéré dans le débat politique des contre-vérités et faux grossiers (on pense au Protocole des sages de Sion ou à la propagande des grands régimes totalitaires) en passant par la société du spectacle (Guy Debord). La question est alors de cerner ce qu’ont de neuf les phénomènes actuels comme le complotisme ou le clash. S’agit-il de formes différentes, une place toujours plus grande laissé aux émotions (Eva Illouz), l’étendue et la puissance des grands réseaux sociaux structurants (Facebook, Twitter), l’instantanéité des échanges ? On mesure en tout cas les premiers effets de cette intensification avec la fatigue informationnelle récemment mise en avant dans des travaux de la Fondation Jean-Jaurès (David Médioni et Guenaëlle Gault)

 

Des régulations anciennes se sont par ailleurs affaiblies, à l’instar des clivages traditionnels type droite/gauche qui organisaient le champ politique ou des corps intermédiaires et cadres collectifs qui mobilisaient les citoyens, cette puissante poussée d’individualisme (et parfois d’incivisme) s’accompagnant d’un dépérissement de la notion de commun et d’intérêt général.

 

  • nous vivons une crise de la délibération

 

Ce qui fait problème n’est pas seulement le débat en tant que tel (ses qualités et formes) mais notre capacité à débattre puis à décider, comment en atteste par exemple les déceptions liées à la convention citoyenne pour le climat.

 

La délibération  crée traditionnellement du compromis et impose un fait majoritaire. Le débat aujourd’hui, loin de rapprocher les points de vue pour permettre une décision, semble au contraire accentuer les tensions, et radicaliser les oppositions. Cette crise de la délibération passe aussi par le refus grandissant de beaucoup à assumer les décisions prises (les reconnaitre comme leurs, même s’ils étaient opposés ou réticents face à la décision de la majorité). Notre capacité à faire reconnaître la légitimité des décisions, quel que soit le pouvoir, est devenue un enjeu.

 

C’est un paradoxe majeur : les échanges sont toujours plus nombreux (infos en continu, débats en ligne, réseaux sociaux, nouvelles formes participatives…) et pourtant, nous décidons moins de façon collective et, lorsque nous y parvenons, nous le faisons moins bien qu’auparavant. On sent derrière cela une difficulté grandissante à faire société via les débats qui sont menés.

 

  • enfin, cette ère du clash et cette crise de la délibération s’inscrivent dans une défaillance démocratique encore plus large

 

Cette défaillance peut se lire autour de trois hybridations qui créent des pertes de repères et tardent à en imposer de nouveaux :

 

  • une hybridation entre formes représentatives et participative de la démocratie (donc directes/indirectes et séquencées/permanentes).
  • une hybridation entre médias et réseaux sociaux (à titre d’exemple, le Service d’Information du Gouvernement vient de mettre en place un suivi spécifique de l’infotainment).
  • une hybridation entre l’entreprise et la cité (on ne découpe plus citoyen et salarié, ce sont les mêmes), qui entremêle les questions et débats dans les différents cadres.

 

Le problème in fine n’est pas l’affrontement, mais la façon dont on s’affronte. La question serait : comment et sur quoi mieux s’affronter pour que le débat permette de réellement et collectivement progresser ? Apaiser l’agora ne suffit pas, encore faut-il lui redonner son efficacité, et toute son utilité.

 

Quelle(s) vision(s) pour l’avenir ?

 

Au préalable, il faut admettre qu’il n’y aura pas de retour en arrière (ne pas entretenir une vision nostalgique ou passéiste) tout en sachant que rien n’est jamais acquis, en matière notamment de liberté d’expression. Il faut donc inventer.

 

L’enjeu principal est de repenser l’articulation entre l’individu et le collectif ; un équilibre est à réinventer entre l’hyper individualisation que l’on constate dans toutes les sphères de la vie (quotidienne, professionnelle, liée à la consommation, etc) et les récits collectifs (on sent à ce titre un retour en force de notions comme la fraternité, le commun, l’entraide ou le care). L’objectif, c’est d’arriver à desreprésentations de la société plus inclusives et davantage partageables, qui intègrent mieux les individus dans de nouveaux projets politiques, de nouvelles visions de la société et de nouveaux imaginaires mobilisateurs.

 

Ces projets peuvent et doivent toujours s’affronter. L’objectif est d’assumer le dissensus et les polarités, ne pas chercher le consensus à tout prix mais améliorer le cadre et les outils de l’arène où s’expriment ces dissensus.

 

Quelle feuille de route ?

 

  • La formation et l’éducation à l’information et aux médias est un aspect crucial. La question du langage et de la maîtrise de la rhétorique est centrale (l’écriture, les prises de parole), tant les inégalités sont fortes, tout comme l’adaptation nécessaire aux nouvelles formes instantanées, interactives et numériques d’échanges. Il faut retrouver le temps (rythmes) et le savoir faire (outils et méthodes) de l’argumentation, afin de dépasser l’aspect sommaire et précipité du clash.
  • La régulation est évidemment un autre axe majeur, notamment en ce qui concerne les plateformes (sujet particulièrement délicat puisqu’au croisement de nombreuses problématiques : limites à la libre expression, inégalités numériques, régime de propriété des réseaux et données, nouveaux acteurs tels les influenceurs) et les médias (concentration, organisation et approches).
  • L’émergence de nouveaux projets collectifs est essentielle (on sent poindre ce type d’aspiration autour de plusieurs aspects de la transition écologique), ce qui renvoie à la mutation profonde et encore inaboutie des cadres de l’expression démocratique (partis politiques, syndicats) et à l’émergence de nouvelles formes de mobilisation et d’association, plus éphémères et plus volatiles (groupes citoyens).
  • Un nouvel équilibre est à inventer entre représentation et participation, dans une forme nouvelle de démocratie mixte. De nombreux outils sont à ce titre en cours d’expérimentation (conventions citoyennes, budgets participatifs…), impliquant une articulation étroite entre approches locales et globales.

 

Le retour du fait majoritaire sera une nécessité. Il faut assumer davantage les décisions qui sont prises, sortir des effets de loupe où des opinions minoritaires sont perçues comme dominantes, un phénomène qui nourrit aussi le sentiment actuel de dégradation du débat.

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